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ARCHIFLEUR
UNE GALERIE OU VIENT LE BOULANGER DU COIN

Il  y a quelque part, à Paris, dans une ruelle  à  deux pas de la République, une galerie d'exposition très basse et sombre.  Une galerie pas comme lesautres : Archifleur. Elle a été créée voici cinq ans sous forme d'une association culturelle. Plutôt en dehors du circuit  marchand des galeries, son intégration dans  le quartier fait l'essentiel de. son activité. Une galerie "engagée" en quelque sorte...

Ouais, on entend déjà les réticences de certains : Ar­tistes d'avant-garde, artistes engagés dans la lutte des classes, groupes d'action culturelle dont la recherche est «liée aux masses' etc.,etc., etc. Voila belle lurette qu'on nous sert l'art dit "militant" à toutes lessauces. Pas toujours mau­vaises d'ailleurs : beaucoup de jeunes troupes  de théâtre,  de cinéastes... ne se sont pas payés de mots, mais combien de fois doit-on encore contempler le méchant fossé qui sépare le commun des mortels, de quelques inspirés au génie malheureusement herméti­que ou trop précoce. (pas encore digéré par la publicité qui s'y entend)...
Archifleur, c'est pas tout à fait ça. Donner leur chance à de jeunes peintres ou à de jeunes tapissiers sans le  rond, c'est déjà pas mal. Mais le but de l'association est beaucoup plus ambitieux : 'Engagerles gens às'exprimer au travers de collages, de peinture, à acquérir un vocabilaire supplémentaire fait de formes, de couleurs, provoquer toutes sortes de manifestations ( musique, contemporaine ouautre),. qui voudraient fairede la galerie un lieu de rencontre.

-Et alors ?
Alors... . en cinq ans, beaucoup de choses déjà : plus ou moins réussies ou inattendues. Un groupe de sculpteurs surréalisto-cab­balistes qui       crée un"Souterrain spirituel", dans lequel tous les commerçants et les gosses du quartier se précipitent parce qu'ils croient que c'est un train fantôme : ça vexe   tout rouge quelques grands esprits, mais ça remet un peu les choses en place.
Une garderie le mercredi après-midi  où les gosses peuvent jouer, peindre, coller, clouer, alors qu'on a retourné tous  les tableaux des "grands" pour ne pas les gêner, ça n'arrive pas, dans toutes les galeries.
Des concerts de free-jazz décon­tractés où l'on vient s'amuser  au milieu de tas de collages sur la presse...
Plutôt encourageant.

ARTISANS

Même quand la galerie reprend une fonction plus classique, elle n'a pas ce côté guindé et solennel qu'ont, pour le profane, les expositions d'art les plus modernes.
Adek expose ses toiles  c'est l'un des membres de l'association. Les gens du quartier sont  venus voir et ont discuté, interrogé, ils ont ri sans aucune gêne.
Les raisons de ce "contact" sont nombreuses. Au mo­ment de l'installation, ce sont les «artistes  eux-mê­mes qui ont fait lestravaux. Voir les gens travailler de leurs mains, ça crée des liens. D'autant que ceux qui animent «Archi­fleur» ne sont pas tous "artistes de profession". L'un d'eux était d'abord peintre en bâtiment et l'est resté. Cela ne l'empêche pas de s'exprimer aussi sur des toiles. Une manière de rappeler (sans baratin) que les artistes étaient des artisans, avant de devenir purs esprits.
Evidemment    certaines fascinations s'écroulent.
-Question fine :  Tu peins par périodes, ou bien es-tu toujours plus ou moins inspiré ?
- Réponse : Je ne suis jamais "inspiré". Quand j'en ai marre de peindre des murs toute la journée, je m'arrête et je colle ou je peins ; en général à partir d'une idée qui me tourne dans la tête depuis quelque temps. Une façon de me remettre en forme, un peu comme je pratiquerais un sport, parce que ça
demande aussi un  gros effort. Quand j'en ai marre, je m'arrête.

Redescendre ainsi l'art au niveau d'un besoin presque quotidien, ça fout peut-être en l'air certaines fascinations, ça ne le rend pas pour autant niais ou bêtement pédagogique. La dernière xposition s'appe­lait "Vivre à cinq dans une pièce». Le peintre n'avait pas fait travailler que la case  "sociale"  de son cerveau. Ses toiles vous crachaient à la figure des fantasmes pas spécialement "réalistes".
N'empêche que les habitants du quartier entraient et avaient envie de faire pareil.
 Pour tout contact : 26rue du Vert Bois 75003

Extraits d’un entretien réalisé par Nicolas Daum en 1988,
à l’occasion des vingt ans de Mai 68

N. : Comment t’est venue l’envie de devenir peintre ?
A travers notre propriétaire, peintre lui-même ;  je dessinais un peu et j’avais commencé à peindre... Il m’a vraiment poussé et m’a conforté dans l’envie d’être peintre.
N. : Et puis tu as ouvert une galerie d’art appelée « Archifleur » où tu avais écrit sur la vitrine : « Entrez libres ».
On disait aussi : « Entrez, même si ce n’est que pour vous réchauffer, on ne vous demandera rien, vous êtes chez vous. » On a créé cette galerie à trois en 1967 (avec Bernard Mélois sculpteur et Robert Viala)… C’était en bas de mon immeuble, dans la rue du Vertbois ; elle était coincée entre une imprimerie, un fabricant de tricot et, en face, un café maghrébin. Les habitants…  n’éprouvaient pas un intérêt particulier pour la peinture, mais ils avaient de l’estime pour moi, car ils m’avaient vu pendant plusieurs mois travailler de mes mains, charrier le sable, mélanger le béton… On a pris le statut d’association culturelle pour ne pas avoir de frais, puisque cela ne devait rien rapporter. On avait des objectifs qu’on pouvait encore revendiquer après 68 : une très grande ouverture du lieu à la fois au public… pas forcément des amateurs de peinture, mais surtout des gens du quartier. Et aux jeunes artistes de toute tendance pour qu’ils puissent exposer à moindre frais : ils devaient seulement payer l’électricité, le chauffage et une commission de 20% sur leurs ventes et c’était tout. Il se trouvait qu’il y avait fort peu de ventes. La galerie a duré jusqu’en 78. Il y avait des expositions régulières de peintres inconnus. Je recevais le public car j’avais mon atelier dans l’arrière boutique. Après 68, il y a eu une ouverture plus grande sur le quartier, on a ouvert la galerie aux enfants le mercredi... Il y avait des choses qui nous satisfaisaient beaucoup : c’était la dame algérienne qui nous apportait des sucreries, un monsieur travaillant dans une imprimerie qui nous apportait de grandes feuilles blanches. L’objectif était de laisser les enfants faire de la peinture de manière extrêmement spontanée…  
N. : Quelle est la moralité de l’expérience ?
Il y a eu une très forte intégration de cette petite galerie dans le quartier. On proposait aux gens de faire eux-mêmes des collages : on laissait des journaux, de la colle, et le collage se construisait durant le mois. A l’époque, on a eu un très bon article de Libération qui disait : « Une galerie où vient même le boulanger du coin »… Cette galerie a représenté un long effort, on s’est inscrit dans ce lieu petit-à-petit, cela a pris beaucoup de temps...
Il y avait une liaison très forte entre le comité d’action et l’Archifleur parce que, d’un côté, il y avait des expositions de peinture qui intéressaient d’ailleurs plus les gens du quartier que les amis militants ; d’un autre côté, il y avait des événements, des animations militantes. Quelques mois après l’assassinat d’Allende par Pinochet, on a projeté un court-métrage sur l’enterrement de Pablo Neruda avec une exposition faite par des gens d’Amérique latine, et cela avait été un événement relativement important, on avait placardé des affiches dans tout le quartier. Pendant la projection, les chiliens qui étaient là pleuraient…
N. : Je me souviens que tu calculais le prix de tes tableaux en fonction du temps que tu y avais passé.
Comme à l’époque je faisais des chantiers de peinture en bâtiment, je calculais de manière à peu près égale, sauf que souvent je me payais moins sur les peintures, puisqu’il y avait une gratification dans le travail lui-même, j’additionnais le plaisir que j’en tirais et acceptais de prendre moins d’argent sur une toile que sur un chantier. Cela me gênait d’aligner des chiffres forts parce que je craignais que les gens conservent leurs idées préconçues sur la peinture, élitiste et inaccessible…
On a fait une expérience que Libération a appelé le « Train fantôme » : des élèves de l’Ecole des Arts appliqués avaient travaillé à la galerie pendant un mois entier, souvent la nuit d’ailleurs pour construire un lieu étonnant avec des galeries souterraines où on passait par une sorte d’enfer, pour accéder au paradis où il y avait un orchestre. Il y avait plus de trente mètres de circulation dans cette petite galerie.  Cela avait été l’événement du quartier parce que très surprenant : il y avait des personnages qui te braquaient avec des pistolets, et une exubérance des formes…
Une autre fois il y a eu un vernissage avec un orchestre qui est sorti sur le trottoir, les gens se sont mis à danser dans la rue, le café Le Volta a ouvert ses portes en grand. On a donc réussi à bien s’intégrer dans un quartier très populaire…
N. : Et la population a beaucoup évolué et, toi, tu es parti, tu as vendu ta galerie.
J’aurais pu subsister, mais les habitants n’étant plus les mêmes, cela perdait de son intérêt… La galerie n’aurait plus eu le même type de mission, elle aurait pu prospérer dans le prolongement de Beaubourg, mais cela aurait été une autre voie…
N. : Je me souviens que tu étais très ouvert, on pouvait venir te voir quand tu étais en train de peindre, on n’avait pas l’impression de te déranger.
Cela ne me dérangeait pas, en tout cas pas dans les premières années. Je faisais une peinture engagée sur des faits sociaux qui me révoltaient. Par exemple, mes voisins de palier vivaient à cinq dans une seule pièce et j’ai fait une exposition entièrement consacrée au thème : « Vivre à cinq dans une seule pièce. » J’essayais de montrer à la fois la prison intellectuelle et matérielle, et aussi la chaleur que cela pouvait représenter. Une autre fois, j’ai fait une exposition autour du drapeau bleu blanc rouge et j’ai eu la visite de deux inspecteurs de police… Je pensais pouvoir exprimer dans la peinture cette confusion entre le positif et le négatif, dire le noir et le blanc sans que cela devienne du gris. C’était le moyen idéal pour exprimer les contradictions et les assumer, pour montrer qu’elles n’arrêtent pas de se vivifier l’une l’autre pour faire un tout…